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Ministère des Affaires étrangères et européennes
Monsieur Laurent Wauquiez
Ministre des Affaires européennes
37, Quai d’Orsay
75351 Paris.
Lette ouverte à Laurent Wauquiez, ministre des Affaires européennes, sur la relégation radiophonique des Conférences de Carême.
Paris, le 10 avril 2011
Monsieur le Ministre,
J’ai apprécié à sa juste valeur votre vigoureux plaidoyer pour la défense des racines chrétiennes de la France et de l’Europe.
Interrogé par Laurent Dandrieu et Fabrice Madouas, vous avez soutenu votre propos avec une grande force de conviction : « Obsédé par la question de la tolérance, par le danger d’apparaître raciste, on en est arrivé à croire que pour s’ouvrir aux autres, il fallait nier son identité. A mon avis, la Constitution européenne a notamment échoué à cause du refus d’y mentionner les racines chrétiennes. Or une identité refoulée, c’est une identité qui se venge. La tolérance ne se construit pas en s’excusant, avec de la mauvaise conscience, elle se construit quand on assume clairement ce qu’on est. Pour moi, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, c’est le fameux agenda européen, où les fêtes de toutes les religions étaient mentionnées, sauf les chrétiennes : rien à Noël, rien à Pâques ! On ne construit pas son avenir sur la négation de son passé. Cette identité chrétienne, c’est notre histoire, parfaitement compatible avec la laïcité. C’est pourquoi j’ai décidé de monter au créneau et de défendre cette conviction qu’on doit assumer ce que j’appelle une culture majoritaire » (Valeurs Actuelles du 7 avril 2011).
Ces paroles sont fortes et je n’ai rien à y retrancher. Je veux croire en la sincérité d’un discours qui ne serait en rien dicté par les impératifs inavouables d’un quelconque agenda politique caché...
A l’échelle européenne, est-il frappé pour autant du sceau de la lucidité ?
A la tête d’un ministère, celui des Affaires européennes, qui vous permet de mesurer chaque jour l’incapacité de notre pays à faire durablement entendre la voix de la France auprès des Vingt-sept, vous avez fort à faire en vérité pour convaincre nos partenaires européens de la réalité d’un socle culturel commun dont la religion chrétienne n’est pas la moindre de ses composantes.
Au vrai, comment pourrait-il en être autrement ? En engageant le pays dans la voie d’une irrésistible intégration au sein de l’Union européenne, singulièrement après la ratification scélérate le 2 février 2008 par la Parlement français du Traité de Lisbonne, dont le texte avait été pourtant massivement désavoué par nos compatriotes trois ans plus tôt, lors du mémorable référendum du 29 mai 2005, la majorité présidentielle à laquelle vous appartenez n’a-t-elle pas délibérément forgé les instruments de l’impuissance politique de la France, non sans bénéficier discrètement en cela de la complicité active de l’opposition socialiste ?
Chacun voit bien au fond que la France s’est enfermée insensiblement dans un funeste ensemble politico-administratif qui, sans âme, tourne manifestement le dos à l’héritage chrétien indivis des peuples qui la composent et, de ce point de vue, l’accablant épisode de l’agenda européen, sur lequel vous insistez justement, en témoigne plus que tout autre. Si je doute fortement de la capacité actuelle de la France à surmonter cette impasse européenne, précisément en considération des verrous institutionnels qui, à Bruxelles, paralysent à ce point toute possibilité d’évolution salutaire, je veux toutefois espérer, à l’écoute de votre vibrante défense des racines chrétiennes de la France, en une authentique prise de conscience qui s’opérerait en ce sens à l’intérieur de nos frontières ?
Du discours aux actes, qu’en est-il réellement ?
Une initiative récente prise par une chaine radiophonique dépendant du service public de Radio France a provoqué l’émoi bien légitime de nombre de Français : les données de cette malheureuse affaire sont fort simples.
La direction de France Culture a fait savoir que les Conférences de Carême 2011 qui se tiennent depuis toujours sous les vénérables voûtes de la cathédrale Notre-Dame de Paris, ne seraient plus diffusées désormais en direct sur ses ondes, les dimanches après-midi. L’annonce en fut des plus désinvoltes puisque cette décision fut portée à la connaissance des services du Diocèse de Paris, organisateur de ces conférences, le 11 mars 2011, soit deux jours avant la première des six conférences dominicales qui sont placées cette année sous le thème de réflexion suivant : « La famille : héritage ou avenir ? ».
Depuis 65 ans, les Conférences de carême catholique et protestant sont retransmises en direct sur les ondes de France-Culture. Fort logiquement, l'Archevêché de Paris s'est donc aussitôt ému d’une initiative qui rompt ainsi brutalement avec une tradition solidement ancrée, depuis 1946, dans le paysage radiophonique français (communiqué du Diocèse de Paris du 11 mars 2011). Interrogé par l'AFP, le directeur de France-Culture, Olivier Poivre d'Arvor, a expliqué qu’« il s'agissait d'un souci d'équilibre, certains cultes, notamment musulman et bouddhiste, ne s'estimant pas suffisamment représentés sur cette radio publique ». Faisant partiellement machine arrière, pour calmer l’indignation des responsables catholiques et protestants, la direction de France Culture a accepté, ce qui n’avait pas été prévu initialement, de retransmettre désormais ces conférences en différé, tous les dimanches à partir de minuit pour les catholiques et 01H15 pour le carême protestant et d’en assurer parallèlement la diffusion sur internet !
A l’évidence, cette réponse est tout sauf satisfaisante.
Fondées en 1835, à l’initiative de Frédéric Ozanam, jalonnant de belle manière la montée vers Pâques, les conférences de Carême se proposent depuis toujours de dispenser à l’égard de tous l’enseignement universel de la sagesse chrétienne sur les questions fondamentales que pose à la conscience humaine l’évolution de la société, en France et dans le monde. En plein renouveau du catholicisme français, ces conférences eurent d’emblée au XIXème siècle un fort retentissement, qui ne devait pas se démentir le siècle suivant, autant auprès des croyants que de ceux qui ne le sont pas. De l’Abbé Lacordaire aux pères Calvez, Bro, Armogathe ou Verlinde, des cardinaux Lustiger, Schönborn ou Daneels, mariant jadis les spiritualités ignacienne et dominicaine, ces conférences se sont ouvertes depuis 2005, aux côtés des hommes d’Eglise, à des penseurs de notre temps, de Marcel Gauchet à Axel Khan, de Julia Kristeva à Michel Serres, qui acceptent avec bonheur d’entrer dans un dialogue fécond avec la foi chrétienne.
Au-delà des appartenances confessionnelles de chacun, qui ne voit que la France dispose, avec cette longue série de conférences de Carême, qui embrassent merveilleusement trois siècles de l’histoire de notre pays, d’un immense trésor spirituel qui fait non seulement partie de son inestimable patrimoine chrétien, mais participe grandement au rayonnement universel de la pensée française contemporaine ?
Certes, ces remarquables conférences ne sont pas formellement supprimées mais, en ces temps anxiogènes de perte de repères, la décision éminemment symbolique, prise en catimini par l’une des chaînes radiophoniques de service public, d’en frapper la diffusion d’une relégation de fait, en les retransmettant dorénavant de manière confidentielle, est assurément un mauvais signal à donner à nos compatriotes qui, en confiance, attendent des pouvoirs publics autre chose qu’une politique de liquidation programmée des marqueurs de leur civilisation chrétienne.
Au surplus, l’argument de l’équité qui serait à observer scrupuleusement à l’égard des autres religions est parfaitement inopérant en l’espèce : outre qu’il n’est en rien établi que les cultes musulmans ou bouddhistes, cités par Oliver Poivre d’Arvor, aient exprimés formellement leurs communes réprobations au sujet de la place insuffisante qui leur serait pareillement réservée sur les ondes de France Culture, il est certain, à mes yeux, que toutes les religions ne disposent pas fondamentalement de la même place dans l’univers symbolique de notre pays. Autrement dit, pour reprendre l’heureuse formule de l’écrivain Denis Tillinac, « l’égalité des confessions devant la loi n’’implique aucunement l’égalité devant la mémoire » (Valeurs Actuelles du 7 avril 2011). Ne doit-on pas penser dès lors, avec l’essayiste Paul-Marie Coûteaux, qu’ « il ne saurait avoir d’égalité de devoirs de l’Etat envers les cultes » (Valeurs Actuelles du 23 mars 2007) ?
Sans forcément réclamer au bénéfice de la religion chrétienne un statut particulier qui serait exorbitant du droit commun, force est d’admettre en vérité qu’il doit lui être réservé dans notre pays, à tout le moins, un minimum de considération historique, à laquelle contrevient manifestement la récente décision prise par le Directeur de France Culture. N’en va-t-il pas au fond, avec cette lamentable affaire, du respect intangible de la civilisation française, que vous appelez heureusement de vos vœux lorsque vous vous faîtes ouvertement le porte-parole de l’épanouissement en France d’une « culture majoritaire» ?
Ce magnifique héritage chrétien, Nicolas Sarkozy a eu mille fois raison de le valoriser lucidement, dans son discours marquant prononcé le 3 mars 2011 en la cathédrale du Puy-en-Velay, non sans nous rappeler justement, dans votre belle ville, que celui-ci « nous oblige », hic et nunc, car si « cet héritage est une chance, mais c'est d'abord un devoir. Nous sommes obligés par cet héritage. Il nous oblige car non seulement nous devons le transmettre aux générations qui nous succèderont mais nous devons l'assumer, cet héritage, sans complexe et sans fausse pudeur ».
Ainsi se clôt mon propos et prenant ainsi la liberté de vous interpeller de la sorte, il me serait agréable, en m’appuyant sur cet engagement solennel pris par le chef de l’Etat devant tous les Français, que vous puissiez intervenir tant auprès de Monsieur le Premier ministre, François Fillon, que de votre collègue, Mr Frédéric Mitterrand, Ministre de la Culture et de la Communication, afin que les services de la rue de Valois puissent, en qualité d’autorité de tutelle, inviter fermement le directeur de Radio France à reconsidérer sa décision et garantir à l’avenir la diffusion en direct, sur les ondes de France Culture, des Conférences de Carême dont la série s’achève cette année le 17 avril 2011.
Dans l’attente de prendre connaissance avec attention de votre très prochaine réponse,
Je vous prie de croire, Monsieur le Ministre, en l’assurance de ma sincère considération.
Karim Ouchikh
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