L'ULTIME DISGRACE DE TURGOT. Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
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Écrit par Georges Martin   

L’ultime disgrâce de Turgot

Voici près d’un an, à l’occasion de l’édition 2010 des Journées Européennes du Patrimoine, Bercy exposait à l’attention du public, non sans une légitime satisfaction, un précieux document historique, fort heureusement préempté par l’Etat le 5 mai 2010, lors d’une vente aux enchères : la première lettre de Turgot adressée à Louis XVI, le 24 août 1774. Guère connue des Français, cette célèbre correspondance, véritable clin d’œil à l’actualité économique contemporaine de la France, rappelle au souverain les sages conditions du redressement des finances publiques du royaume et lui recommande le cap à tenir pour y parvenir : « Point de banqueroute, point d’augmentation d’imposition, point d’emprunts. Pour remplir ces trois points, il n’y a qu’un moyen : réduire la dépense au-dessous de la recette »...

Né à Paris le 10 mai 1727, Anne Robert Jacques Turgot, baron de l’Aulne, est appelé par Louis XVI, le 20 juillet 1774, à occuper les fonctions prestigieuses de ministre de Marine puis, à partir du 24 août 1774, celles de Contrôleur général des finances, après qu’il eut exercé, treize ans durant, ses talents de gestionnaire avisé en qualité d’intendant de la généralité de Limoges. Ses réformes audacieuses, qui malmènent une hiérarchie des ordres qui structurent alors en profondeur l’administration du royaume, lui vouent l’hostilité ouverte des Parlements, du monde des corporations et d’une partie de la Cour. Après avoir courageusement soutenu son homme de confiance, pendant près de deux ans, Louis XVI cède aux pressions qui se multiplient de toute part et désavoue son ministre, qui finit par démissionner le 13 mai 1776.

Turgot est arraché à l’affection des siens le 20 mars 1781: il est inhumé à Paris dans l’actuelle chapelle Laennec où il repose aux côtés des sépultures de trois membres illustres de sa famille, mais aussi de celles de grandes figures historiques, de Jean-Pierre Camus, Evêque de Belley (1584-1652) au Cardinal de la Rochefoucauld (1548-1645), fondateur de l’Hospice des Incurables qui, deux siècles après sa construction en 1634, pris en 1878 le patronyme de l’un des plus grands noms de la médecine française, René Théophile Laennec (1781-1826).

Jouissant d’une postérité flatteuse, largement méritée, surtout depuis la parution du remarquable essai que l’infatigable Edgar Faure lui consacra naguère, c’est peu dire que cet économiste visionnaire, proche des milieux physiocrates, partisan clairvoyant de la liberté économique et commerciale et d’une profonde réforme de l’impôt, aura considérablement marqué l’histoire de la fin de l‘Ancien Régime. Nul n’ignore plus, aujourd’hui, qu’un prix d’excellence, le Prix Turgot, reconnu en France comme à l’étranger, est décerné chaque année à une personnalité, en récompense du meilleur ouvrage consacré à l’économie financière.

Toutefois, aussi admirable soit-elle, l’expérience mémorable de Turgot n’aura pas été jugée suffisamment digne d’intérêt, en ces temps d’amnésie collective, pour justifier des bienfaits de l’action coercitive des pouvoirs publics, lesquels n’auront pas été capables, en effet, de préserver l’intégrité de sa tombe, ni celle du bel édifice qui l’abrite, des appétits destructeurs d’un promoteur immobilier qui demeure totalement hermétique aux attraits culturels des lieux.

Même si le scandale semble aujourd’hui consommé, il faut à présent le clamer partout : dans la plus parfaite indifférence de l’opinion publique, une infâme atteinte au respect de l’Histoire de France vient de se commettre, avec la complicité condamnable des institutions culturelles de notre pays. Quelques faits objectifs résument tragiquement le contenu accablant d’un réquisitoire qui, à l’origine, trouve ses marques dans la politique de cession à tout-va du patrimoine immobilier de l’Etat qui s’organise, depuis bien des années, suivant une logique de rentabilité bassement comptable.

Situé en plein cœur de la capitale, couvrant dans le 7ème arrondissement de Paris un ensemble de 4 hectares, propriété jusqu’alors de l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), l’Hôpital Laennec a été acquis le 31 juillet 2002, pour la modique somme de 15.000 euros, par la société COGEDIM, qui l’a ensuite cédé à son actuel propriétaire, le groupe d’assurances ALLIANZ, pour le destiner à un usage commercial d’immeubles de bureaux et de résidences de prestige. Avec sa chapelle édifiée au XVIIème siècle, classée monument historique en 1977, cet établissement hospitalier disposait jusqu’à l’an 2000 d’un lieu de culte, ouvert autrefois aux plus nécessiteux, qui n’a jamais fait l’objet depuis lors, selon les autorités ecclésiastique et préfectorale compétentes, de la moindre procédure légale de désaffectation qui en réduirait la destination à un usage purement profane. Autrement dit, son propriétaire était tout sauf juridiquement libre de disposer à sa guise de cet édifice du culte.

Or, selon le promoteur, à l’issue du chantier en cours, l’usage de cette chapelle sera réservé exclusivement à l’organisation de manifestations à caractère privé : en somme, une banale salle polyvalente ! De la triple vocation religieuse, funéraire et culturelle de ce lieu emblématique de l’Histoire de France, l’actuel propriétaire de lieux a donc décidé tout bonnement d’en faire litière, sans manifester le moindre état d’âme.

En dépit de l’intense mobilisation du monde associatif, de l’énergique association de sauvegarde du site, le Comité Laennec-Turgot, à l’excellent Observatoire du Patrimoine Religieux, en passant par les associations exemplaires constituées par les familles La Rochefoucauld, Turgot et Camus, ni le Ministère de la Culture, compétent à maints égards, ni l’AP-HP, ancien propriétaire de l’édifice, n’ont pris la peine de mener sérieusement la moindre initiative auprès du maître des lieux, fut-elle conduite dans le cadre d’une médiation, pour préserver l’usage cultuel de la chapelle Laennec, autant que son libre accès.

Devant pareilles forces d’inerties, le rouleau compresseur des intérêts mercantiles ne pouvait que donner libre court à ses déchainements dévastateurs, ce que les familles des ayant-droits devaient constater le 1 mars 2011, non sans consternation et douleur : « La tombe du cardinal de la Rochefoucauld a été dégradée et celles des Turgot ont été tout simplement cimentées » affirme Armand de la Rochefoucauld, duc de Doudeauville, président de l’association A la mémoire du cardinal de la Rochefoucauld (Le Parisien.fr, 3 mars 2011). Pour Ysabel de Naurois Turgot, président de la Société des amis de Turgot « Anne Robert Jacques Turgot est un économiste dont la pensée est largement respectée. La famille a même refusé une entrée de ses cendres au Panthéon. Et là, on cimente sa tombe. C’est une violation de sa sépulture » (Le Parisien.fr, 3 mars 2011).

De son côté, ALLIANZ se défend d’avoir commis la moindre atteinte à l’intégrité du site, tout en faisant preuve dans le même temps d’une méfiance déplacée, en interdisant rigoureusement depuis près de dix ans le libre accès à l’édifice : selon son porte-parole « Il n’y a eu aucun travaux dans la chapelle depuis 2002. Rien n’a été bétonné ni touché. Le chantier est strictement encadré par un architecte des Monuments historiques et par les affaires culturelles » (Le Parisien.fr, 3 mars 2011).

Devant pareille querelle, devons-nous croire sur parole un promoteur immobilier aussi peu loquace quant à ses intentions réelles alors que, partout sur internet et dans la presse, circulent des images témoignant de l’avancée certaine des travaux d’aménagement intérieur de la chapelle et de la disparition sacrilège aussi bien de son mobilier que des sépultures qu’elle abrite ? Pourquoi, devant pareille absence de lisibilité du projet commercial de l’opérateur, que les atermoiements de l’Architecte en Chef des Monuments Historiques ne cessent d’accentuer chaque jour, le Ministère de la Culture refuse-t-il sur ce sujet de s’exprimer officiellement, pour clarifier définitivement la position de ses services ? Quelles sont les garanties tangibles données par les autorités de l’Etat au libre accès à venir, au bénéfice de tous, de lieux qui, formellement, demeurent voués pour l’heure à une destination cultuelle incontestable ? Quelle sera la vocation culturelle authentique d’un site prestigieux dont la consistance ressort avant tout du patrimoine historique de la France, avant que d’appartenir à des intérêts strictement privés ?

Enfin, sauf à être atteints de schizophrénie, les pouvoirs publics peuvent-ils simultanément encenser l’œuvre de Turgot à Bercy et en mépriser la mémoire rue de Valois ?

Ces interrogations légitimes, l’auteur de ces lignes les pose ici solennellement, aux côtés des associations de défense des lieux, en interpellant avec confiance aussi bien le Ministre de la Culture, qui demeure assurément comptable devant les Français de l’intégrité d’un patrimoine inaliénable classé au titre des Monuments Historiques, que le propriétaire privé des lieux à qui il revient désormais d’épargner un édifice inséparable de l’héritage culturel français, en lui reconnaissant enfin son caractère éminemment sacré ; car, dans cette lamentable affaire, ne doit-on pas en définitive observer fidèlement cette vérité cardinale ? : nul ne peut disposer moralement du droit de congédier de la sorte l’empreinte léguée par des hommes d’exception qui ont contribué à façonner si merveilleusement l’Histoire de France, ni celui de sacrifier de façon aussi méprisable un lieu emblématique qui continue de marquer, plus que jamais, la mémoire collective de notre pays.

Karim Ouchikh le 19 juin 2011

 

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