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Écrit par Georges Martin   

LES CLASSES MOYENNES- AU CŒUR DU PROBLEME.

(2EME PARTIE).

Le Manifeste du Parti communiste est un des textes les plus importants qui ait fondé les objectifs d’un parti sur une analyse sociale, étayée par une philosophie de l’Histoire conçue comme une succession de modes de production mue par les luttes des classes et le développement des forces productives. Mais la philosophie reléguée dans l’ombre, la perspective politique est devenue une “Doctrine” futuriste, écran sur lequel fut projeté le film d’un avenir radieux, dont les machinistes allaient tirer avantage. L’histoire en a montré la temporalité et la nuisance

Au moment de sa parution, en 1848, dans une industrie composée pour l’essentiel de fabriques, la relation patron-ouvrier illustrait sans ambiguïté la contradiction bourgeoisie-classe ouvrière et n’avait pas lieu d’être contestée. Elle était au centre des relations sociales induites par les forces productives de l’époque. On voulait croire que ces forces productives allaient croître inchangées jusqu’à englober le monde entier ; personne ne pouvait prévoir les perturbations que des progrès techniques insoupçonnés apporteraient aux relations sociales elles-mêmes.

Aujourd’hui, il est facile de suivre les évolutions qui ont conduit à mettre en évidence certaines réalités, occultées ou minimisées. Dans le Manifeste, le modèle social est réduit à son squelette par le mot “prolétaires” qui englobe tous les exploités et les rassemble grâce au vocabulaire dans le combat antibourgeois, alors que beaucoup ne sont que les résidus des classes dominées des modes de production antérieurs et ne participent pas directement à la contradiction bourgeoisie-classe ouvrière, comme le montrera le rôle de la paysannerie dans l’accession au pouvoir de Napoléon III. De même, sans nier le rôle des ingénieurs et cadres, l’analyse de la fabrique dans le Capital, n’en montre pas le caractère crucial qui fit que le pouvoir de cette couche ira augmentant avec le volume des usines mécaniques.

Dés 1880, dans Socialisme utopique, socialisme scientifique , Engels relevait : «Appropriation des grands organismes de production et de communication, d’abord par des sociétés par actions, puis par des trusts, ensuite par l’État. La bourgeoisie s’avère comme une classe superflue ; toutes ses fonctions sociales sont maintenant remplies par des employés rémunérés.» Pour lui, cette constatation ne faisait que conforter la Doctrine et rendre plus urgente la deuxième partie du texte fondateur, intitulée «prolétaires et communistes», qui soulignait le rôle essentiel des communistes comme étant « la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui entraîne toutes les autres ; sur le plan de la théorie, ils ont sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence claire des conditions, de la marche et des résultats généraux du mouvement prolétarien.».

Si la classe dominante était devenue superflue, toutes les relations sociales auraient dues être chamboulées. Quelques doutes se firent jour : est-on vraiment sur les rails d’un socialisme conduisant au communisme ? Les fondateurs disparus, il revint à Lénine d’institutionnaliser la Doctrine en organisant son église : le Parti. Dans le contexte particulier de la Russie de 1917, il réussira à installer les bolcheviks au pouvoir. Sans entrer dans les détails d’une histoire bien connue, on peut cependant remarquer que, dès les années 30 comme l’écrit Anton Ciligua (in Lénine et la révolution, Spartacus 1978), «Staline déclara que les spécialistes sans parti et l’intelligentzia en général étaient des “bolcheviks sans parti“.» L’auteur souligne ce retour aux réalités de la division sociale, car il pensait que les spécialistes élimineraient du pouvoir le Parti communiste. Il n’en fut rien, la stasicratie (mot forgé par moi pour signifier « pouvoir du Parti ») subsista en URSS grâce au primat de l’industrie lourde jusqu’à ce que l’organisation de la production mise en place ait fait la preuve de son inefficacité.

Malgré l’ébranlement de la Révolution russe et le coup d’accélération donné aux forces productives par la Grande guerre, la bourgeoisie affaiblie et dénoncée dans la Doctrine résista encore face au Parti. La division sociale continua à s’approfondir, notamment en raison de à la large diffusion de l’énergie grâce aux réseaux électriques et au moteur à explosion, créant les conditions d’une nouvelle classe dominante.

« Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action, et auquel il doit subordonner sa volonté .» (Karl Marx, La production de valeurs d’usage, in Le Capital, livre 1, chap. VII)

De cette célèbre citation, il ressort que l’essence de l’aliénation produite par la division du travail commence par le fait que le but de la production et la loi de son mode d’action n’appartiennent plus au travailleur. Dans la course à la productivité, on en vint à tronçonner la fabrication au point d’en arriver dans l’industrie mécanique taylorisée à des ouvriers spécialisés dans un seul geste. En contrepartie, ceux qui décident des buts et des modes d’action concentrent de plus en plus de pouvoirs. Dans la manufacture et la fabrique, ce furent les possesseurs des moyens de production. Dans les grandes entreprises de l’industrie mécanique, les propriétaires sont peu à peu dessaisis de ce pouvoir par les ingénieurs et cadres.

Les processus s’amplifient et se généralisent. Des machines automatiques s’insèrent de plus en plus au sein de la production. Les ouvriers perdent la spécificité de leur travail et, avec elle, leur possibilité de résistance. Un nouveau mode de production se met en place caractérisé par la contradiction entre la classe compétente, apte à décider de la loi et du mode d’action, et la classe exécutante, vouée à des tâches dépourvues d’initiative.

Les premières analyses vinrent des Etats-Unis, pays le plus avancé dans la nouvelle organisation du travail. Dès 1941, J. Burnham publiait L’ère des organisateurs où, pour ainsi dire, l’essentiel était analysé : naissance d’une nouvelle classe dirigeante. JK Galbraith n’est pas aussi explicite mais sa notion de technostructure (1961) se place dans la même vision. Suite à sa victoire de 1945, l’impérialisme états-uniens exporte son système au delà des frontières. Dès 1967, Guy Debord publie La société du spectacle. D’autres, comme Serge Mallet parlent de Nouvelle classe ouvrière (1969) ou comme Nico Poulantzas de nouvelle petite bourgeoisie (1974). Au PSU, à partir de 1975, le courant C tente sans grand succès de rallier les militants à son analyse des classes compétente et exécutante. Les nouvelles relations sociales sont au cœur des débats politiques.

Cependant, leur étude est vite délaissée et les cent fleurs des “classes moyennes” vont fleurir avec toutes les couleurs qu’elles peuvent prendre, alors que d’importants événements politiques ponctuent les mutations sociales. La IVe République, est renversée par le coup d’Etat du général de Gaulle, la France entre dans un “capitalisme d’organisation”, suivant l’expression de Marcuse. En 1964, la CFDT est créée. En mai 1968, la révolte étudiante jette dans les rues des foules considérables et déclenche la plus grande grève générale que le pays ait jamais connue. Beaucoup ne veulent y voir qu’une exigence de libéralisation des mœurs alors que les grévistes visaient l’organisation du travail et des rapports sociaux dans les entreprises au nom de l’autogestion, car, comme l’écrivit plus tard la CFDT (1972 - Syndicalisme Magazine n°1415) : «Dans une société autogérée, ils (les travailleurs) retrouveront leur véritable dignité basée sur la compétence.». L’idéal d’autogestion s’évanouira. Mais, le mot avait son importance, il traduisait l’intuition que le problème n’était plus de produire mais de gérer, il portait l’espoir que chaque individu y gagnerait une part de souveraineté.

Depuis lors, les entreprises continuent à s’automatiser. Les ouvriers voient leur qualification effacée par des machines aux performances supérieures en précision et en rapidité, ils ne sont plus que des exécutants voués à les surveiller, à les alimenter en matières premières et à en évacuer les produits. Les possesseurs des grands moyens de production, actionnaires de sociétés anonymes, sont sans pouvoir réel sur l’organisation et laissent la gestion aux mains des compétents. Les progrès de l’informatique accentuent la division du travail qui se propage dans les sociétés de service où le travail intellectuel se borne à des opérations standardisées exigées par les logiciels vendus avec les ordinateurs. Les employés ne sont plus que des exécutants aliénés par les compétents, concepteurs des logiciels.

Toutes les classes sont sous la domination compétente, l’air du temps est à la gestion, à l’économisme et à l’individualisme.

Comme l’avait analysé JK Galbraith (La société économique et l’intérêt général, NRF, Gallimard 1974 et Les mensonges de l’économie, Grasset et Fasquelle, 2004), les grandes entreprises sont devenues des sociétés anonymes où les productions matérielles, non encore automatisées, sont confiées à des sous-traitants. Pour l’économiste américain, les pays développés se scindent en un secteur planificateur formé de multinationales et en un secteur de marché laissé à de petits producteurs. Les mots parlent d’eux-mêmes : le secteur de marché est soumis à la concurrence, tandis que le secteur planificateur grâce à sa puissance et sa connivence avec l’Etat planifie la production et les échanges à son profit. Les grandes entreprises ne tirent plus directement leurs bénéfices de la plus value sur le travail, mais de contrats léonins passés avec les sous-traitants.

André Fontaine.

(http://fontainedelapolitique.over-blog.com/)

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