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Écrit par Georges Martin   

LES CLASSES MOYENNES, UNE SUPERCHERIE POLITIQUE.

(1ERE PARTIE).

Les “classes moyennes” sont actuellement la tarte à la crème des journalistes, des politiques et des sociologues. Les derniers, plus conséquents, s’efforcent d’en donner des définitions dont ils reconnaissent eux-mêmes l’équivoque. On se demande donc à quel objectif peut bien correspondre l’engouement présent.

On commence par poser les questions : comment aujourd’hui définir les “classes sociales” et à la moyenne de quoi faut-il se référer? Après avoir examiné certaines réponses de sociologues, on essayera, suivant une remarque de Pierre Bourdieu, d’envisager le problème sous l’angle politique. Après un aperçu historique, on analysera la nouvelle division sociale qui a pris son élan en France à la fin de la Deuxième guerre mondiale et on constatera que, les sociologues, en n’intégrant pas ces changements, se condamnent à en rester à l’édredon des classes moyennes pour couvrir leur cécité et les enjeux politiciens.

Les “classes moyennes”?

Si le mot classe est déjà sujet à discussion, il n’est guère étonnant que les “classes moyennes” aient pris, au long de l’histoire, un visage sans cesse remodelé et sujet à une grande diversité de points de vue. Ce concept a reçu tant de définitions variables suivant la personnalité de l’analyste qu’il en a perdu toute efficacité pour la compréhension de la société actuelle et des forces politiques. On ne reviendra pas sur les “classes moyennes” distinguées par le passé et on examinera rapidement la façon dont elles sont aujourd’hui envisagées.

Il est certain que le mot classe, qui indique la recherche de regroupements homogènes d’objets en fonction d’une ou plusieurs caractéristiques, se prête à une grande généralité d’emploi. Pour les politiques ou les sociologues, la classification porte sur le rôle des individus dans la société à laquelle ils appartiennent. Mais tout homme est un microcosme dont les actions obéissent à un nombre considérable de paramètres ; il faut donc les condenser et les hiérarchiser pour s’en tenir à ceux qu’on déclare primordiaux.

Comme on le sait, Adam Smith fut un des premiers à remarquer qu’au sein des entreprises industrielles naissantes, le patron, pour augmenter la “rente”, s’efforce de remplacer dans le processus de fabrication certains ouvriers par des machines ou par d’autres ouvriers plus compétitifs, engendrant ainsi une nouvelle division du travail. Marx a généralisé cette analyse en liant chaque type de société à un mode de production caractérisé par une division sociale au sein de laquelle la classe qui organise la production domine la société toute entière. Chacune cherchant à maintenir ou améliorer sa position, il en résulte des luttes des classes qui sont le moteur de l’Histoire. On sait combien cette philosophie a imprégné le mouvement social sous la forme simplifiée de la Doctrine communiste au point que beaucoup d’analystes se croient toujours obligés de se présenter comme détachés du marxisme.

Dans son long article Le retour des classes sociales (Département des études de l’OFCE, cellule de sociologie IEP et OSC . Octobre 2001), Louis Chauvel, pour s’opposer au nouvel air ambiant, essaye de donner une définition telle qu’elle puisse englober celle de la plupart des analystes et il distingue deux approches possibles des classes :

- l’une qualifiée de marxienne («”Marxien” qualifie ici une tradition intellectuelle marquée par l’évaluation critique»), adjectif qui lui évite d’être traité de “marxiste”, dans le sens d’adepte de la Doctrine communiste ,

- l’autre de weberienne.

La première «est parfois qualifiée de holiste ((olon = tout) parce qu’ici, la totalité est plus que la somme des individus». La seconde «suppose que les classes sociales sont des groupes d’individus semblables partageant une dynamique probable similaire».

Immédiatement, Chauvel ajoute «Une définition (des classes), implicitement présente chez les sociologues souhaitant disposer de critères empiriques, peut être explicitée, définition qui présente l’intérêt de sortir de nombreuses apories.

1) inégalement situées - et dotées - dans le système productif

2) marquées par une forte identité de classe, dont trois modalités peuvent être spécifiées :

- l’identité temporelle ...

- l’identité culturelle ...

- l’identité collective ...»

Comme le dit l’auteur lui-même : cette définition est à la fois marxienne et weberienne. Elle ouvre la porte à tous les développements imaginables et couvre les sociologues dans leur démarche tous azimuts. Qu’importe ! La véritable préoccupation est de “disposer de critères empiriques” et, à partir de là, de pouvoir proposer des hypothèses, dérouler des considérations en utilisant et, au besoin, en inventant des types d’ensembles sociaux, susceptibles d’être soumis à des statistiques. Les discussions se concentrent alors sur d’innombrables pourcentages.

Dans son article, Louis Chauvel s’appuie en premier lieu sur les catégories socioprofessionnelles de l’INSEE qui, pour lui, satisfont à son premier point : la place dans le système productif. Ensuite, même si, dans un titre, il s’interroge sur «les indéfinissables “classes moyennes”?», il multiplie les analyses de résultats statistiques de différents critères. La répartition des revenus est largement commentée, mais bien d’autres sujets (par exemple l’homogamie) sont explorés pour étayer la thèse de l’article : si les Trente glorieuses «ont vu l’effacement d’une partie du contenu objectif des classes sociales ... depuis, au contraire des inégalités structurées se reconstituent ... »

Les réticences n’empêchent pas la diffusion accrue du concept de “classe moyenne”, par exemple Chauvel lui-même publie La dérive des classes moyennes (2006) et plus récemment Serge Bosc Sociologie des classes moyennes (2008). Tous deux s’inscrivent dans la continuité d’un courant de pensée ancien qui porte sur le problème de l’existence éventuelle de classes au sein des ensembles salariés

Pourquoi donc se polariser sur des “classes moyennes” qui suivant leur dénomination partagent des caractères communs avec les classes inférieures ou supérieures qui les encadrent? Mais, c’est là tout l’intérêt du concept : il est tellement flou qu’il englobe de multiples «caractères empiriques» faisant l’objet de statistiques dont l‘intérêt principal est de proposer des nombres pour étayer des hypothèses ou des qualités aussi peu quantifiables que, par exemples : la “conscience de classe” ou “l’identité culturelle”. La sociologie qui se veut science, certes sociale mais science, ne peut exister sans se donner une auréole qui la valorise ; elle se croit obligée de s’appuyer sur un déluge de nombres dont la seule vertu est d’être des nombres. Les sociologues n’échappent pas à leur époque et à la ferveur numérique qui autorise tout un chacun à se penser savant.

«Le commencement de toutes les sciences, c'est l'étonnement de ce que les choses sont ce qu'elles sont.» (Aristote-Métaphysique). Or, le propre du sociologue est bien d’éliminer son “étonnement” devant la réalité sociale qu’il étudie pour en donner une appréciation la plus tangible possible. Il serait temps d’en finir avec cette propension à ériger tout domaine en science : histoire, sociologie, économie ... Les sociologues devraient être les premiers à s’engager dans cette croisade pour un retour à un rationalisme raisonnable. Ces prétendues sciences sociales ne font qu’apporter un obscurantisme de type religieux à des considérations qui pourraient être pertinentes, si elles restaient dans des débats nuancés au lieu d’être assénées comme vérités indiscutables puisque scientifiques. Comme pour l’économie, on est en présence d’un domaine qui veut se présenter sous un jour d’objectivité grâce à des statistiques

Sans doute peut-on faire des statistiques en distribuant les éléments d’un ensemble dans différentes boîtes dont une, appelée « moyenne », regroupe les éléments dont les caractères ne sont pas suffisamment affirmés. Mais lorsque cette boîte moyenne est la plus importante ou seulement une des plus copieuses, on en déduit que les caractères choisis pour l’analyse sont mal adaptés à l’obtention d’une classification pertinente. Qui plus est, quand cette boîte porte une dénomination plurielle (les classes moyennes) qui signifie le regroupement de plusieurs classes mal définies, on n’en voit plus l’intérêt et on pense à la formule de Coluche : «Les statistiques, c'est comme le bikini : ça donne des idées mais ça cache l'essentiel !» Que cachent “les classes moyennes”? Essentiellement ce qu’elles ne disent pas : quelles sont leurs limites supérieures ou inférieures ? Extensibles à volonté, elles envahissent toute la sphère sociale ; les classes qui les entourent sont réduites à leur plus simple expression. Parfois même le concept de classe, à proprement parler, est abandonné. Comme conclut Xavier Molénat dans son article “Les classes moyennes” (n°188 -décembre 2007 du magazine Sciences Humaines) : « ... mais d’une certaine manière tout le monde est un peu “moyen”- donc plus personne ne l’est.»

Plutôt que de savoir s’il existe des “classes moyennes”, ne serait-il pas plus sensé de se tourner vers la classe dominante, puisque c’est elle qui révèle la nature du mode de production dominant ? Rien n’a-t-il vraiment changé depuis au moins deux siècles dans la société, pour qu’on continue de la décrire avec les mêmes vocables : capitalisme, bourgeoisie, certes parfois complétés par des adjectifs comme dans “capitalisme financier” “haute bourgeoisie”. Mais où placer ces salariés grassement rémunérés qui font partie des directions des entreprises ou des services? Et pour ceux qui se situent en dessous des “classes moyennes”, faut-il parler de prolétaires ou de “classes populaires” ? Personne ne veut plus être taxé de marxiste, mais tous reviennent au vocabulaire éculé de la Doctrine communiste en intercalant entre bourgeois et prolétaires ceux qu’ils dénomment les “moyens”. Comme le remarquait Pierre Bourdieu : « ... l’enjeu des débats autour de la notion de classe sociale est en effet d’ordre politique, l’hétéronomie du champ des sciences sociales ayant pour conséquence que la recherche en sciences sociales reste enfermée dans une retraduction pseudo-savante de problèmes et de divisions politiques. » (Propos sur le champ politique. Presses universitaire de Lyon 2000 - p. 94)

La critique est sévère et oriente la réflexion, non sur la définition des “classes moyennes”, mais sur l’étude, l’analyse, la compréhension, la définition du champ politique de notre époque, champ qui porte l’empreinte de l’actuelle division sociale, mais aussi de relents de la Doctrine communiste, même si cette dernière est discréditée et amplement décriée.

André Fontaine.

(http://fontainedelapolitique.over-blog.com/)

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